mardi 12 janvier 2016

Un régime des partis à bout de souffle, vers la tentation d'un état autoritaire?

 Gilles DESNOTS - 27 décembre 2015

Avec le projet de loi "sur la protection de la Nation", visant à intégrer dans la Constitution la possibilité d'un état d'urgence banalisé et celle de la déchéance de nationalité des binationaux, nous vivons une mue spectaculaire de la République, la perspective d'un État autoritaire dont la légitimité serait assise sur la nécessité de lutter contre un ennemi extérieur, l'islamisme, et un bouc émissaire intérieur : les musulmans de France.
Si ces mesures sont votées en Février prochain, nous ne serons plus dans un régime démocratique : l’État en affirmant sa toute puissance et son autonomie par rapport à la société aura vidé de leur sens les valeurs fondamentales de liberté, égalité et fraternité.
Soutenir toutes les initiatives qui peuvent contribuer à faire reculer le pouvoir exécutif sur ce projet est sans doute la priorité du moment. Au delà, la volonté présidentielle et gouvernementale doit être analysée comme la manifestation d'une crise aiguë d'un régime représentatif et des partis qui s'accélère. 
L'évolution possible vers un régime régressif n'est pas neuve. Dès 1995, lorsque Charles Pasqua transféra le concept de sécurité, de la sphère des relations internationales à celle de la justice pénale, s'était à nouveau posée la question de l'équilibre délicat entre liberté et sécurité. La prudence des gouvernements, le rôle essentiel du Conseil d’État et du Conseil Constitutionnel, l'importance croissante de la Cour Européenne des Droits de l'Homme, et la mobilisation au quotidien de la société civile, permirent de limiter la portée négative des lois sécuritaires pendant une douzaine d'années.
Depuis 2007-08, sous l'influence grandissante d'un courant de pensée néo-conservateur, à l’oeuvre dans l'ensemble des pays occidentaux, et sous le coup de la crise économique mondiale, le thème de la sécurité s'est imposé comme une priorité dans la classe politique, débordant l'extrême droite dont c'est le coeur des principes, pour s'étendre à la plus grande partie de la droite parlementaire, puis au parti socialiste.
La sécurité est entre autre brandie par les États en manque de légitimité et à la recherche d'une efficacité nouvelle face à leurs échecs. En France, la démocratie sociale a été entre 1945 et le début du XXIe siècle, le fondement légitimant le Contrat entre gouvernants et gouvernés. Depuis 1984, progressivement, la France, confrontée à une langueur structurelle de sa croissance économique et en adoptant les principes du néo-libéralisme, s'est peu à peu détournée du modèle hérité de la Libération. Le pays est devenu le cadre d'une « société du risque » ne garantissant plus, ni dans les faits, ni dans ses objectifs, une amélioration des conditions de vie pour tous. Pourtant, dans cette société de plus en plus inégalitaire et injuste, les partis politiques ont continué à légitimer leur action gouvernementale par les promesses de résultats attendus en terme de chômage, précarité, pouvoir d'achat.
Leur échec patent et pourtant prévisible a détruit la confiance dans les gouvernants dès lors en panne de légitimité. La question est devenue d'autant plus urgente que la mondialisation en cours, la construction européenne, le niveau d'instruction de la population, le rôle croissant d'internet, et les effets croissants d'un individualisme fondé sur des droits, aboutissaient à fragiliser le rôle traditionnel de l’État, le cadre spatial et idéologique de son action, c'est-à-dire l’État Nation délimitant une société homogène à l'intérieur d'une frontière ligne.
La classe politique se place à la confluence de tous ces bouleversements. Or elle souffre d'un discrédit croissant. Elle est devenue une catégorie professionnelle dont l'objectif de ses membres est de vivre de ce métier le plus longtemps possible. Cela n'a pu que contribuer à l'isoler peu à peu de la population, à en fermer de plus en plus l'accès, à favoriser des stratégies personnelles au détriment des idées. Le marketing politique, recommandé par M. Raffarin dès 2002, fut tout autant le cache misère d'hommes politiques dénués de vision politique à long terme que l'adaptation à une culture people et d'entreprise où l'élu doit vendre son image. Il faut reconnaître que les socialistes ont été des précurseurs en la matière : je me souviens d'une élection à Paris dans les années 1980, et d'un slogan très suggestif : "Quilès tendresse". Il faut être un héros pour sortir indemne d'une telle personnalisation du pouvoir. Mais les régimes représentatifs n'ont pas pour vocation d'en produire. Les partis politiques pâtissent également du déclin relatif du rôle des élus nationaux. Cela peut s'expliquer par le renforcement continuel de la place de l'exécutif, la multiplication des sources du pouvoir réel et de l'information.
L'élu ne paraissant plus aussi essentiel, dans un contexte de crise devenue générale de notre régime représentatif, le risque était de voir évoluer la Ve République comme l'URSS des dernières décennies : en oligarchie fermée et incapable de transformation par peur de perdre pouvoirs et privilèges.
Il me semble que la dernière décennie n'a fait qu'amplifier ce risque, notamment avec la révélation du divorce entre pays légal et pays réel, lors du referendum sur la Constitution européenne de 2005, confirmé par le contournement de la volonté populaire de la part du Congrès en 2008 ( pour l'adoption du Traité de Lisbonne, reprenant l'essentiel du projet de Constitution rejeté par le peuple) ; il est possible de citer aussi la multiplication des délits financiers et fiscaux d'élus, emblématiques d'individus qui pensaient, de par leur position et leurs réseaux, échapper à la sanction de la Loi ; également l'incapacité des politiques à envisager leur démission et leur retrait de la vie politique dès lors que leurs propositions ou leur attitude ont été désavouées publiquement ; enfin cet acharnement de la droite rejointe par les socialistes à faire croire que la sécurité est la question prioritaire des Français alors qu'ils font de manière récurrente leur préoccupation première des questions sociales.
Pour tout cet ensemble de raisons, il apparaît que la classe politique vit dans la peur de sa disparition. La manière dont les attentats de novembre sont traités est tout à fait suggestive. La peur qui en découle n'est pas tant celle de la société que celle des politiques, qui, dans un contexte très déprimé pour eux, voient se profiler un peu plus une mise en cause de leur possibilité à faire face. Les élections régionales ont amplifié le choc. Il en va désormais de leur survie politique, individuelle et collective. D'où la radicalité des discours et des mesures en cours. Mais comme Louis XIV, qui, pour protéger Marseille, fit installer sur les remparts du fort Saint-Jean des canons tournés vers la Ville et sa population, les pouvoirs actuels sont entrés dans une logique d'autoprotection extrêmement périlleuse pour nos libertés et la paix civile.
Il faut y voir la conjugaison de deux logiques : celle qui vient de l'Histoire de l’État, et celle qui s'assoit sur un populisme démagogique.
De l'extrême droite au parti socialiste, les partis ont bien compris que la crise de légitimité de la démocratie représentative s'accélérant, les recettes de survie pouvaient être puisées dans l'histoire de tous les régimes représentatifs aux abois. Incapables de penser l'avenir au-delà des échéances électorales, ils ont adopté un pragmatisme de plus en plus cynique, qui s'est de plus en plus adossé à des références conservatrices : le retour en grâce du nationalisme, de la famille traditionnelle, de la figure du chef, du concept d'ordre, ne sont pas simplement une tentative politicienne de récupérer l'électorat du Front National, et de se maintenir au pouvoir. C'est aussi la seule réponse possible pour une classe politique qui n'ayant plus d'avenir dans un monde bouleversé, ne peut plus que regarder dans le passé les moyens de durer. En cela, et de manière sans doute inconsciente encore pour une bonne part, des hommes et femmes politiques, la lutte contre le terrorisme et la guerre à l'extérieur sont des moyens de se protéger contre l'adversaire potentiellement le plus dangereux : le peuple. Les multiples bavures commises au nom de l'état d'urgence, les pouvoirs de plus en plus grandissants accordés à la police au détriment de la justice en témoignent. Toutes proportions gardées, cette fébrilité réglementaire peut rappeler celle de la République de Weimar entre 1931 et 1933, ou celle de l’État nazi à la veille de sombrer, à partir de l'automne 1944. Plus proches de nous, la loi Sécurité et Liberté de 1979, avait été interprétée comme le signe d'un État giscardien
contrôlant de plus en plus difficilement un corps social agité par les conséquences de la crise économique et celles de 1968. L'élection de 1981 avait suffi pour ramener le calme, et mettre fin à ladite loi. Nous n'en sommes plus là.
En Allemagne ou en France, naguère, dans une partie de plus en plus vaste de l'Europe aujourd'hui, la crise des régimes représentatifs, conduit à cette autre recette classique qui consiste à trouver des boucs émissaires. Tous les régimes représentatifs se sont construits sur la définition d'une citoyenneté à la fois inclusive et exclusive pour les minorités en dehors des normes. Le vaste mouvement de conquête des droits et la condamnation post-nazisme et post-coloniale des exclusions pour raison « raciale » ont peu à peu réduit le champ de l'exclusion. Aujourd'hui, l'exclusion sociale est difficile à instrumentaliser. Si les néoconservateurs à droite comme à gauche estiment volontiers que la pauvreté est d'abord une affaire de volonté et de responsabilité
individuelle, si les plus radicaux vont jusqu'à culpabiliser les pauvres d'être à l'origine de la dette publique, chacun, de l'extrême droite à l'extrême gauche entend bien conserver ou happer cet lectorat populaire fragilisé. Dans la mesure où une grande partie ne vote plus, il est cependant fort possible que celui-ci sorte définitivement de l'attention des partis, sauf sans doute sur le plan pénal. Dans les sociétés libérales, les prisons se remplissent au fur et à mesure de l'aggravation des inégalités.
Finalement, les musulmans sont les seuls boucs émissaires vraiment disponibles. Ils se situent en effet au carrefour de tous les ratés, rancoeurs et problèmes dans un pays comme la France : leur présence renvoie à une question coloniale non digérée, à l'échec d'une intégration sociale, au refus de la majorité de voir la France devenir une société pluriculturelle et de se poser les questions nécessaires d'adaptation, à l'incapacité d'un grand nombre de dépasser le cadre d'un État nation assimilateur, à la faiblesse de croire que la France est encore une puissance délivrant au monde un message de supériorité. La classe politique, dans son entier, est responsable d'avoir entretenu ces impensés de nos évolutions. L'ignorance et les peurs qui en découlent ont offert un boulevard à une extrême droite xénophobe. Ses fantasmes ont gagné peu à peu des pans entiers de la société. Par paresse et médiocrité, indifférence ou intérêt électoraliste, une partie grandissante des élus de droite et de gauche ont laissé s'ouvrir la plaie de l'ethnicisation des rapports sociaux. Il en résulte aujourd'hui un choc entre un radicalisme islamiste et un radicalisme ethno-nationaliste, que l’État
ne peut plus vraiment arbitrer. Le projet sur les binationaux, comme la présence du Ministre de l'Intérieur à la Messe de Minuit le 25 décembre à Notre Dame de Paris, sont des signes extrêmement graves : ils divisent bien la communauté française entre deux types de citoyenneté ( les nationaux, et les binationaux dont on aura compris qu'il s'agit bien de repérer les Français ayant conservé une nationalité d'un pays de religion musulmane dominante), et entre deux cultures ( celle héritée du christianisme, celle des Français dits de souche, et celle des autres). La discrimination des musulmans se voit donc légitimée officiellement. L’État décide de tenter de construire une unité nationale en désignant un ennemi commun. Il le fait en s'écartant radicalement des valeurs démocratiques.
C'est que pour l’État les valeurs ne sont rien lorsqu'il se sent menacé. La France a hérité des périodes monarchique et napoléonienne une mystique de l’État tout puissant, mystique dont le FN se prétend le vecteur privilégié aujourd'hui. L'autonomisation de l’État par rapport à la société porte toujours le risque d'une dynamique de négation de l'individu. Les États totalitaires, au XXe siècle, l'ont bien montré. Si la France a échappé au totalitarisme, elle a connu régulièrement des phases dictatoriales, correspondant à des moments de crises multiformes où l’État résistait à la dilution en
se dotant d'un chef charismatique pour remettre en place un ordre favorable aux classes dominantes et aux populations les plus attachées au conservatisme. La construction d'un État de droit a été un long chemin non achevé aujourd'hui. La rapidité avec laquelle l’État a retrouvé les possibilités d'une toute puissance, depuis le 13 novembre, montre à quel point des décennies de démocratisation peuvent être fragiles. Que le Président de la République ait l'intention de faire entrer l'état d'urgence dans une Constitution dont le but est d'abord de limiter les abus de pouvoir de l’État en dit long sur la faiblesse de la démocratie.
Car l'enjeu est bien celui de la démocratie. Le succès du film « V comme vendetta », ou du récent clip du trompettiste Ibrahim Maalouf, peuvent servir de marqueurs pour toutes celles et ceux qui
voient monter en France, notamment, la possibilité d'un régime politique liberticide marqué par la violence de l’État sur une société divisée, atomisée. La fascination morbide exercée par la dynamique de prise de pouvoir du Front National sur l'ensemble d'une classe politique en plein crise de sens ouvre pour les deux ans à venir des perspectives dangereuses : droitisation encore plus grande des partis libéraux (Les Républicains, les Centristes, le PS et ses satellites), légitimant encore plus les idées du FN ; tentatives de recompositions inter partis, artificielles et bien en-deçà des enjeux ; tentation d'utiliser une stratégie de la tension pour justifier une fuite en avant vers un État de plus en plus répressif au nom de la nécessité. Il y a toutes les chances pour que tout cela aboutisse soit à la prise du pouvoir par le FN, soit à des tensions politiques de plus en plus graves sur fond de déliquescence des partis, entre partisans des conservatismes et ceux de la modernité.
Ces derniers risquent en effet de ne plus se sentir représentés du tout par la classe politique. Et c'est peut-être là que réside à terme l'avenir de la démocratie : la majorité des jeunes, une grande partie des populations des grandes villes, tous ceux qui vivent de et dans une culture mondialisée, une partie importante des personnes engagées dans les milieux culturels, associatifs, toutes celles et ceux qui se sont tournés vers des modes de vie alternatifs, ces millions d'individus donc, jeunes ou non, croyants ou pas, aisés ou pas, femmes et hommes, constituent ce qu'Alain Touraine appelle
dans son ouvrage La Fin des sociétés, la communauté des sujets : ce sont des individus libres, débarrassés des contraintes et sacralités qui ont empêché puis freiné leur avènement en tant que sujets, considérant la vie comme conscience de soi, créativité, accomplissement personnel, processus conduisant à s'ouvrir à autrui pour construire un vivre ensemble nouveau, sur la base de la fraternité, dernière des trois valeurs de la République à ne pas avoir été exploitée et contenant les deux autres.
La période de crise actuelle peut donc être vue comme celle d'un approfondissement possible de la démocratie. Elle est appelée à dépasser le cadre des régimes représentatifs et l'encadrement de la vie politique par les partis. Une course est engagée entre les tenants de l'ancien monde et ceux du monde en train de naître sous nos yeux. L'ancien monde profite aujourd'hui de la dispersion de cette société civile des sujets et de sa volonté de ne pas s'inscrire dans des logiques habituelles de pouvoir. C'est sa faiblesse, mais elle est temporaire. L'ancien monde et ses soutiens, les partis politiques traditionnels, sont engagés dans une phase de survie qui va leur faire épouser un conservatisme croissant qui les déconnectera de plus en plus des réalités. Mais, comme les monarchistes au XIXe siècle, ou les communistes soviétiques au XXe siècle, ces conservateurs, socialistes, de droite, ou frontistes, gardent ou veulent conquérir les moyens puissants d'intervention de l’État mis à leur service et non à celui de l'intérêt général. Ils doivent être évalués par rapport à leurs capacités de nuisance pour nos libertés. Quant au combat contre le FN, il ne saurait être une fin en soi.
Ce qui est à construire aujourd'hui est bien la montée en puissance de contre- pouvoirs issus de la société civile, et la libération de l'imagination dont elle déborde dans la sphère du privé. Il nous appartient d'aller partout à la rencontre de l'autre. Tout est à inventer et il faut souhaiter que cela n'aura pas à se faire sur fond de guerre civile. Que tout soit à inventer, c'est en tout cas le message le plus beau à livrer aux jeunes qui désertent aujourd'hui les urnes et tous les cadres hérités du passé.
            Gilles Desnots
           27 décembre 2015

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