vendredi 28 novembre 2014

Retour sur les quarante ans de "la loi"

Très déçue par le téléfilm de Christian Faure « La loi », mercredi soir sur France2 !
Si la prestation d’Emmanuelle Devos est intéressante, l’orientation même du film ne m’a pas satisfaite. Christian Faure évoque le combat d’une femme politique en butte aux attaques de députés conservateurs ; il décrit les stratégies de la ministre et de ses conseillers pour attirer les voix de droite mais aussi de gauche. Malgré la présence de la journaliste qui introduit une dimension plus humaine dans le récit, l’intérêt est principalement centré sur les manipulations politiciennes des uns et des autres, et aussi, il est vrai, sur la solitude de Simone Veil dans son combat courageux.
Mais la cause même des femmes reste au second plan. Le film ne suggère pas assez clairement, à mon avis, à quel point cette loi devait être une révolution pour les femmes et la société tout entière.
Il aurait fallu mieux montrer la situation historique des femmes à cette époque, leur dépendance à l’égard des hommes, leur peur de « tomber » enceintes, leurs angoisses de chaque mois, leur solitude aussi quand le cauchemar devenait réalité et qu’elles étaient rejetées par tous et d’abord par leur partenaire.
Il aurait fallu décrire le combat mené par les féministes depuis des années, les luttes du Planning familial qui n’étaient soutenues par aucun parti politique, pas même par le PC, les positions et le travail courageux des médecins qui ont osé les accompagner, médecins qui risquaient la prison et l’interdiction de pratiquer.
Il aurait fallu parler du procès de Bobigny, du Manifeste des 343 salopes (à peine évoqué dans le film), de l’importance capitale de la loi Neuwirth, première reconnaissance du droit des femmes à disposer de leur corps, et à échapper ainsi au rôle exclusif de reproductrices soumises. Une loi défendue par un homme de droite, qui a essuyé lui aussi d’humiliantes avanies.
Nous aurions aimé comprendre ce qui a poussé Giscard d’Estaing, un président de droite catholique bon chic bon genre, et Simone Veil, une bourgeoise , une mère, à promouvoir une loi en faveur des plus déshéritées, de celles qui refusaient leur maternité. Quel fut le ressort de leur intime conviction ?
Enfin il aurait fallu faire comprendre aux jeunes d’aujourd’hui combien cette victoire emportée de haute lutte est restée fragile et contestée. Les féministes et les artisans du Planning familial savent bien qu’il faut encore et encore lutter pour que la loi soit appliquée, à l’heure où les centres d’IVG ferment les uns après les autres, où les personnels hospitaliers usent parfois de manœuvres dilatoires pour décourager les femmes qui voudraient avorter, où les instances religieuses, aussi bien catholiques que juives ou musulmanes se mettent d’accord pour résister à la liberté des femmes et à l‘ égalité de tous les citoyens. Il ne faut pas sous-estimer l’ampleur des manifestations qui continuent contre l’avortement et se prolongent contre le mariage pour tous et l’adoption par tous.

À tout moment la vie des femmes peut basculer et plonger dans un nouveau Moyen-Âge. Voilà ce que, selon moi, il aurait fallu sinon expliciter du moins faire comprendre, pour donner tout son poids aux lois Neuwirth et Veil.

Suzanne Micheau