lundi 3 mars 2014

Homosexualité, couleur de peau, la droite chrétienne US justifie la ségrégation par le "droit à la liberté de culte"

Pouvoir pratiquer sa religion est, en effet, constitutionnel, mais la liberté de culte des chrétiens (ou adeptes d'une autre religion) s'arrête … à leur liberté de culte.
A partir du moment où cette liberté sert de prétexte à entraver celle du reste ou d'une partie de la population, ce n'est plus une liberté de culte, mais celle de dominer les autres en toute impunité.
D'autant que ces fanatiques justifient la ségrégation en se fondant sur le postulat que "si Dieu avait voulu qu'il y ait mélange des races, il ne les aurait pas dispersées séparément sur les différents continents".
Un postulat pour le moins grotesque. 

Aux Etats-Unis, les lois homophobes ne font pas recette, finalement

La semaine dernière, en Arizona, le sénat et la chambre des représentants de l'état adoptaient une loi autorisant les entreprises commerciales à refuser leurs services aux homosexuels pour des motifs religieux.
Mais la gouverneure, de l'Arizona, Jan Brewer opposait son véto à la loi, à la suite de pressions de la part de républicains, dont les trois sénateurs de l'état (qui avaient voté en faveur de cette proposition de loi, mais qui ont aussitôt reconnu qu'ils avaient commis une erreur), l'ancien président de la chambre des représentants, Newt Gingrich, et les deux ex-candidats à la présidentielle, John McCain et Mitt Romney. 

L'état de l'Arizona n'est pas le seul à avoir présenté ce projet de loi, mais c'est celui qui est arrivé le plus près de la victoire finale, les législatures des états où a été présenté un projet similaire (le Kansas, le Dakota du sud, le Tennessee, le Maine et l'Idaho) ayant toutes rejeté le projet. Les prochains états concernés, la Géorgie, l'Ohio, l'Indiana et le Missouri en feront probablement de même.
Mais il est clair que c'est dans l'air du temps de s'en prendre aux minorités, et c'est fait de façon particulièrement ostentatoire et irrationnelle dans les états dirigés par des républicains.
On l'a vu, ces états se sont tout récemment acharnés à réduire l'accès à la contraception et à l'avortement.
Là aussi, la "clause de conscience" et la "liberté de religion" y sont également évoquées.

Mais l'idée n'est pas nouvelle.

Car, comme l'expliquait en 2012 le professeur de droit Michael Kent Curtis dans un magazine juridique, beaucoup de ségrégationnistes ont justifié les préjugés raciaux avec les mêmes arguments que ceux que les conservateurs utilisent actuellement pour justifier leur homophobie. 

Comme l'a dit un professeur d'une éminente institution baptiste du Mississippi:
"Notre forme de ségrégation dans le sud suit les préceptes chrétiens. . . . [Dieu] a été le premier ségrégationniste".

Le Dieu des ségrégationnistes

Theodore Bilbo était un des grands démagogues du Mississippi. Deux fois gouverneur de l'état, il avait ensuite remporté un siège de sénateur US en faisant campagne contre "les assassins d'agriculteurs, ceux qui corrompent les femmes du sud (entendre: "les femmes blanches de l'aristocratie"), les ordures qui volent les bibles dans les chambres d'hôtel", et tout un tas d'autres ennemis tout aussi pittoresques.
Alors que, cette année-là, à peine 47 électeurs du Mississippi avaient voté pour un candidat communiste, Bilbo fulminait contre la prise de pouvoir imminente par les communistes — et se proposait comme solution à cette invasion des Rouges.
Bilbo était également un raciste virulent. En 1946, Bilbo, au cours de la campagne où il avait été réélu, clamait : "j'appelle tous les hommes blancs virils à employer tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher les nègres de s'approcher des urnes".
Il s'affichait comme membre du Ku Klux Klan, disant qu'on ne quittait pas le Klan. "Ku Klux, un jour, Ku Klux toujours".
Au cours de débats au sénat sur une proposition de loi contre le lynchage, Bilbo prétendait que cette loi laisserait grande-ouverte la porte de l'enfer dans le Sud. Les viols, les lynchages, les émeutes raciales et la criminalité seraient multipliés par mille.
Pour le sénateur Bilbo, cependant, le racisme était plus qu'une simple idéologie, c'était une conviction religieuse sincère.
Dans un livre, intitulé "Faites votre choix: la séparation ou l'abâtardissement", Bilbo écrit que "la pureté de la race est un don de Dieu … et Dieu, dans son infinie sagesse, l'a décrété ainsi, si bien que quand l'homme souille la pureté de sa race, il ne pourra plus jamais se racheter".
Bilbo était loin d'être le seul raciste du Sud. Dès 1867, la Cour Suprême de  Pennsylvanie avait confirmé la loi sur la ségrégation dans les trains, expliquant que "cette loi naturelle  qui interdit les mariages interraciaux et la mixité sociale, qui mène à la dégénérescence des races, émane, de toute évidence tout autant de la volonté divine que celle qui a conféré aux races des natures différentes".
C'est cette même logique qui avait été invoquée plus tard par les cours suprêmes des états d'Alabama, d'Indiana et de Virginie pour justifier les interdictions de mariages interraciaux, et par les juges du Kentucky pour soutenir la ségrégation résidentielle et universitaire. 

En 1901, le gouverneur de Géorgie, Allen Candler, défendait l'inégalité de traitement des Noirs dans les écoles publiques, arguant du fait que "Dieu en avait fait des nègres et que nous ne pouvons pas en faire des Blancs par l'éducation". 


Quand la Cour Suprême avait aboli la ségrégation dans les écoles, de nombreux ségrégationnistes justifiaient le racisme institutionnel par la religion.
Ross Barnett avait été élu gouverneur du Mississippi à une majorité écrasante en 1960 en affirmant: "Dieu est le premier ségrégationniste.”
Le sénateur Harry Byrd de Virginie s'était référé,  lors des débats au sénat, à des passages de la Genèse, du Lévitique et de St Matthieu pour condamner la loi qui interdisait la discrimination à l'emploi et l'accès aux cafeterias jusqu'alors réservées aux blancs.
L'Université Bob Jones, une université privée protestante de Greenville, en Caroline du sud, refusait les étudiants noirs jusqu'au début des années 1970, puis les avait admis à la condition qu'ils soient mariés. En 1975,  elle acceptait finalement les célibataires, mais poursuivait sa politique d'interdiction de relations amoureuses ou de mariages interraciaux,  et interdisait même d'adhérer à une quelconque organisation qui comporterait parmi ses objectifs le mariage interracial ou qui le préconiserait.
En conséquence, le fisc avait décidé de supprimer l'exonération d'impôt dont bénéficiait l'université.

Cette décision de supprimer les subventions de l'état aux écoles racistes était devenue le point de ralliement de la droite chrétienne.
Et, en effet, selon Paul Weyrich, le militant de la droite conservatrice qui avait inventé le terme de "majorité morale", les mesures prises par le fisc contre des écoles comme Bob Jones étaient devenues la question la plus importante qui avait dynamisé l'avènement du conservatisme religieux.
Selon Weyrich, "ce n'est pas la prière à l'école, ni l'avortement, qui ont fait naitre ce mouvement". C'est plutôt ce que Weyrich avait baptisé "les mesures du gouvernement fédéral contre les écoles chrétiennes". 

Et, finalement, quand l'affaire Bob Jones est passée devant la cour suprême du pays, les juges ont rejeté, par 8 voix contre une, les arguments selon lesquels les règles concernant les institutions racistes ne pouvaient s'appliquer quand il s'agissait de motifs religieux sincères. 

Et, donc, deux questions se posent, face aux revendications des chefs d'entreprises homophobes:
1 - pourquoi serait-il acceptable d'exclure les homosexuels simplement à cause de ce qu'ils sont, quand ce genre de comportement est inadmissible de la part de racistes comme  Bilbo ou Byrd?
2 - pourquoi faudrait-il accepter que des gens imposent aux autres leurs dogmes religieux?  


Adapté en grande partie du texte en anglais: Three Of Four New State ‘License To Discriminate’ Bills Have Already Faltered http://thinkprogress.org/justice/2014/02/26/3333161/religious-liberty-racist-anti-gay/
traductions : mcv