vendredi 28 février 2014

Qu'est ce qu'un bidonville?



Par Michael Parenti 

Michael Parenti, historien et politologue USaméricain, est un auteur mondialement connu. Ses deux derniers livres sont The Face of Imperialism (2011), et Waiting for Yesterday: Pages from a Street Kid's Life (2013), d'où est extrait le texte ci-dessous

Hélas, peu de ses livres ont été traduits en français, mais, on peut, toutefois, trouver : "L’Horreur impériale (Aden, 2004), "Le Mythe des jumeaux totalitaires" (Delga, 2013) et "Histoire et Mystifications : Comment l'Histoire est fabriquée et enseignée".

Se renseigner et commander chez votre libraire habituel, ou par le biais de ce site intéressant http://www.placedeslibraires.fr/ , heureuse alternative aux multinationales du livre.

Ici, Parenti parle d'East Harlem, ou "Italian Harlem", un quartier de New York, dont il est issu; mais cette évocation rappellera des souvenirs similaires à beaucoup d'entre nous.



 Alors que j'avais environ 13 ans, je suis tombé par hasard sur un article dans le Life magazine d'Henry Luce qui décrivait East Harlem (un quartier ouvrier de Manhattan) comme étant "un bidonville habité par des mendiants italiens, noirs et portoricains", des termes qui m'ont blessé et sont ancrés à jamais dans ma mémoire. 
 "Nous habitons dans un bidonville" ai-je annoncé tristement à mon père."Qu'est-ce que c'est un bidonville? ", me demande-t-il. Il ne connaissait pas ce mot. "C'est un quartier où tout le monde est pauvre et où les rues sont toutes défoncées et moches et sales et pleines de mendiants".
"Tais-toi et montre un peu de respect pour ta maison", me répond-il.
Remarquez le choix de ses mots. Papa n'exprimait pas de la fierté envers East Harlem en tant que tel. Mais c'était dans ce quartier qu'était située notre maison, et rien ne devait porter tort à la famille et à la maison.

Dans mon pâté de maison, dans la 118ème rue, se côtoyaient à la fois la pauvreté normale et l'extrême pauvreté. Mais cette dernière n'était pas facile à détecter. Il y a eu, pendant des années, un livreur de glace dans le quartier qui avait un commerce florissant.
Cela signifiait qu'il y avait des familles qui n'avaient pas de réfrigérateur — y compris la mienne. On se débrouillait avec une jardinière dans laquelle on mettait un morceau de glace, du lait et quelques autres denrées périssables. Et ensuite, nous avons eu un réfrigérateur d'occasion.
Également dans la 118ème rue, il y avait une maison ancienne en brique typique de Harlem qui servait de garderie pour les enfants pauvres.

Un jour, alors que j'étais lycéen, j'ai entendu à la radio l'interview de la célèbre écrivaine Dorothy Parker (je connaissais son nom, mais je n'avais encore rien lu d'elle). Elle parlait de venir en aide aux enfants pauvres qui étaient pris en charge dans cet endroit-même de la 118ème rue.
"Ce sont des Noirs?", avait demandé l'interviewer.
"Non, je pense qu'ils sont Italiens", avait répondu Dorothy Parker.
La garderie pour les enfants pauvres se trouvait juste sur le trottoir d'en face de chez moi, à mi-distance de l'autre pâté d'immeubles. Je trainais souvent dans le coin mais je n'avais jamais vu d'enfants pauvres y entrer ou en sortir, ou alors, cela ne m'avait pas frappé.
Italian Harlem avait ses fêtes de quartier, ses liens familiaux et de nombreuses personnes se connaissaient de vue.
Pourtant ce n'était pas une grande Gemeinschaft (communauté) . Ce n'était pas un village urbain. Beaucoup de gens ne se connaissaient pas, même dans le même groupe d'immeubles, et même si les immeubles étaient adjacents. Il avait fallu que j'apprenne par la radio l'existence de cette "garderie pour les pauvres" grâce à cette interview de Dorothy Parker. C'était presque de la pure Gesellschaft (société de masse impersonnelle).
Contrairement à ce que laissaient entendre les propos insultants de Life magazine, j'en suis venu à constater que, malgré l'extrême pauvreté, mon quartier n'était pas habité par des épaves humaines "réduites à la mendicité", mais majoritairement par des prolétaires qui travaillaient dur et étaient habituellement sous–payés, des gens plutôt sensés qui étaient les héros ordinaires du paysage urbain. On pouvait dire pratiquement la même chose des communautés avoisinantes de Noirs et de Portoricains de Harlem.
Dans "Italian Harlem" (qui était l'autre nom d'East Harlem) on y trouvait ceux qui conduisaient les camions, les  taxis, les trolleys, et les bus. Ils travaillaient sur les quais de chargement et faisaient partie des équipes chargées de l'entretien, accaparaient pratiquement tous les chantiers de New-York en tant que maçons, menuisiers, électriciens, couvreurs, vitriers, peintres en bâtiment et plombiers.
Et quand ils ne construisaient pas d'immeubles, ils faisaient partie des équipes qui les démolissaient.
D'autres Italo-américains effectuaient de longues journées de travail dans les confiseries, les épiceries et les bazars, dans les magasins de confection, les coiffeurs pour hommes, les boucheries et les manufactures, dans les instituts de beauté, les glaciers, les pizzerias, ils servaient dans les boulangeries, les bars, les salles de billard.
Ils étaient employés de banque, concierges, blanchisseurs. Ils étaient mécaniciens, machinistes, manucures, employés d'hôpital et jardiniers. Ils étaient cantonniers et fossoyeurs, laitiers ou postiers, cordonniers, liftiers et standardistes, gardiens de maisons et de banques, ils travaillaient la nuit, d'autres étaient journaliers.
Ils étaient cireurs de chaussures à la gare Grand Central, travaillant juste à côté de leurs collègues noirs, et sur le ferry de Staten Island (…).
Ils étaient employés comme barmans et serveuses, cuisiniers et traiteurs;  secrétaires et réceptionnistes; tailleurs, couturières et créateurs de vêtements; poissonniers, marchands de légumes, marchands ambulants, maraichers.
(…)
C'est eux qui accomplissaient le "travail de civilisation", pour reprendre l'expression du grand économiste Thorstein Veblen (Veblen, lui, parlait, en réalité, du travail mésestimé et gratuit qu'effectuaient les femmes dans le monde entier).
Les travailleurs pauvres passaient toute leur vie à être largement mésestimés et ignorés. Quel que soit le travail effectué, c'était "pour ramener à la maison de l'argent pour la famille", ce premier élément de survie.
(…)
En résumé, pace Henry Luce et Life magazine, les estampilles diffamatoires comme "bidonville" et "mendiant" peuvent cacher une multitude de vertus –  que M. Luce et ses acolytes super riches ne risquent pas d'apprécier.
Il y a un adage qui dit que "les bidonvilles ne sont pas le problème, ils sont la solution", c'est-à-dire que ce sont les endroits où on se débarrasse des groupes marginaux et des mauvais éléments de la société.
Il ne faudrait pas oublier que les bidonvilles sont les endroits où vivent ceux qui travaillent dur pour des salaires de misère et d'où ils se risquent à sortir pour contribuer à maintenir la société à flot.
(Michael Parenti. Traduction mvc)

Avec les vagues d'immigration successives, les quartiers pauvres changent de visage. Aujourd'hui, il ne reste que des vestiges du passage des Italiens dans Italian Harlem. Le quartier a été "conquis" par des immigrés plus récents, en particulier les Latinos.
D'ailleurs, le quartier se nomme aujourd'hui "El Barrio".
Même si, dans Italian Harlem, certains résistent encore :

Ainsi, Claudio Caponigro, 83 ans, arrivé à NY en 1951, ne quittera son quartier qu'à sa mort. 
L'échoppe de barbier de Claudio Caponigro, qui se trouve dans la 116ème rue, non loin de la maison d'enfance de Parenti, donc


Son salon, que le nouveau propriétaire voulait récupérer, en 2011, 61 ans après son ouverture, a été reconstitué un peu plus loin dans la rue. Mais il y manque l'âme de l'ancienne boutique chargée de souvenirs.

Quand Claudio Caponigro est arrivé à Italian Harlem, il y avait 80000 immigrés italiens, et aujourd'hui, il est tout seul, tous ses amis ont quitté le quartier, puis sont morts.
D'autre part, la gentrification menace tous les quartiers pauvres des centres-villes, comme la presqu'île de Manhattan, qui sont actuellement réhabilités en faveur de la bourgeoisie.

Les pauvres, eux, sont repoussés extra-muros, où le travail est rare et où les transports ne sont pas organisés pour que les travailleurs puissent faire la navette entre lieu de travail et domicile.
A se demander s'il n'y en a pas que pour les riches.