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| M Xavier Bertrand |
«Il ne s’agit pas d’être dur pour être dur, il
s’agit tout simplement d’être juste.» Ce truisme est
gouvernemental; l’air vif des Vosges a, semble-t-il, ce genre d’effet stimulant
sur les ministres en recherche d’échos médiatiques. Ce jeudi 26 janvier
dernier, donc, Xavier Bertrand, encore en charge du Travail et débonnaire comme
toujours, livre à la presse sa modeste contribution à l’entreprise élyséenne de
récupération de voix portées sur le muscle, l’ordre et la muselière.
Confronté aux périls qui menacent les équilibres
macro-économiques du pays, au chômage persistant et croissant, aux périls qui
planent sur l’emploi industriel et ainsi qu’à quelques autres broutilles,
Xavier Bertrand récidive sans hésitation et pointe du doigt un cancer majeur:
les fraudeurs aux allocations sociales. Prenant le taureau par les cornes, il
suggère –à titre de mesure dissuasive– que les noms des
dits fraudeurs soient publiés dans la presse. Tout en précisant dans
la foulée que ladite publication devrait suivre –et non précéder– une décision
judiciaire. On respire…
La fraude sociale n’est certes pas un mal à prendre à
la légère, puisque la Cour des comptes l’estime entre deux et trois milliards
d’euros par an. Reste que c'est peu au regard des fraudes aux cotisations
–largement dues aux employeurs mauvais payeurs et au travail au noir–, estimées
entre 8 et 15,8 milliards d’euros. «Moi, je mets la même énergie à traquer
les salariés qui fraudent qu’à traquer les patrons qui ont recours au travail
dissimulé», avait d’ailleurs assuré en son temps le ministre du Travail
dans Direct Matin. On ne sache pas, pourtant, qu’il ait proposé de
rendre publique par voie de presse l'identité des employeurs fraudeurs. On croit
même garder le souvenir lointain d’une liste d’entreprises «mauvaises élèves»
au chapitre de la responsabilité sociale, affichée sur le site Internet du
ministère de l’Environnement et qui en avait prestement été enlevée. Xavier Bertrand
était alors ministre en charge; sans doute la méthode avait-elle été jugée,
pour le coup, «dure pour être dure».
Quelques années plus tard et à l’orée d’une
présidentielle difficile, brandir la menace d’une peine de publication
redevient donc tendance. On frémit à l’idée de ce que pourrait entrainer sa
mise en œuvre, fatalement élargie. Pourquoi la justice se cantonnerait-elle en
effet aux seuls «fraudeurs»; les surendettés, petits délinquants, toxicomanes
et contrevenants au code de la route auraient très vite, eux aussi, l’honneur
douteux de la publication, sans parler, car cela va sans dire, des délinquants
sexuels. Dénoncés par l’Etat à la vindicte populaire et sans aucun droit à
l’oubli, tous ces «voleurs du peuple» devraient le cas échéant affronter la
conception de la justice de leur voisinage… Cela ne sent pas encore le bûcher,
mais le goudron et les plumes ne sont pas loin.
Xavier Bertrand est trop ministre pour l’ignorer et sa
sortie n’en est que plus ignoble. Du moins a-t-elle le mérite de nous
renseigner sur l’ordre social qui lui est cher, dur aux faibles et compréhensif
aux puissants.
Elle dessine également sa vision de la justice, une
justice dont la vertu tiendrait strictement à sa nature répressive, voire terrorisante.
Cette conception s’est largement traduite durant la législature par plusieurs
dizaines de modifications du code pénal et la multiplication de gadgets
sécuritaires allant de la systématisation de la vidéo surveillance aux «voisins vigilants».
Qu’y a-t-il au bout de cette course folle? La délation généralisée, le pilori
aux carrefours des villes? Et après?
La République a su abolir la peine de mort parce
qu’elle a, enfin, constaté l’absence de lien entre la férocité de la peine et
son efficacité; parce qu’elle a préféré la sérénité de la justice à
l’exemplarité supposée de la vengeance.
Mais d’évidence, ce 26 janvier, dans les Vosges,
Xavier Bertrand était davantage en mission de rabattage électoral qu’en mission
de ministre de la République. Fraude lourde.
